L'art n'a pas pour mission d'apaiser nos consciences, d'édifier les masses par de pieux exemples ou de flatter la bienséance morale de son époque : il a pour vocation d'inquiéter le réel, de sonder les abîmes de la condition humaine et d'explorer la part d'ombre et de contradiction qui réside en chacun de nous. Dès lors qu'une société exige de ses créateurs qu'ils produisent des œuvres « vertueuses » ou inoffensives, elle ne promeut pas la culture : elle prépare l'avènement du conformisme totalitaire.
L'offensive conjointe des néo-censeurs
Nous assistons aujourd'hui à une inquiétante convergence de censeurs issus d'horizons apparemment opposés. D'un côté, les intégristes religieux qui contestent une pièce de théâtre jugée blasphématoire ou vandalisent des œuvres contemporaines ; de l'autre, des militants identitaires qui exigent l'interdiction de films ou la censure de classiques littéraires au prétexte qu'ils heurteraient la sensibilité de certains groupes. Dans les deux cas, le ressort est identique : substituer l'orthodoxie morale au jugement esthétique.
Cette dérive fait écho aux tentatives de museler la liberté académique au sein des universités. Dans la République laïque, le droit de provoquer, de troubler ou de déranger par l'œuvre d'art est indissociable de la liberté fondamentale de critiquer les dogmes sacrés.
Pour une insolence républicaine de la création
Baudelaire et Flaubert furent traînés devant la justice en 1857 pour « outrage à la morale publique et religieuse ». Si la France s'honore aujourd'hui d'avoir publié Les Fleurs du mal et Madame Bovary, c'est parce que les artistes ont refusé de plier le genou devant les curés et les procureurs. Comme l'illustre la fraîcheur décomplexée de revues libres à l'image de La WTF, c'est dans la liberté d'expression la plus vive que l'esprit humain s'affranchit de toutes les tutelles.
La provocation esthétique contre l'anesthésie de la pensée
Une œuvre d'art qui ne susciterait aucune émotion, aucun malaise ou aucune remise en question de nos repères moraux ne serait qu'un vulgaire produit décoratif destiné à orner les salons bourgeois ou à alimenter le marché spéculatif des galeries mondialisées. La grandeur de la création réside dans sa liberté absolue d'explorer les tabous, de choquer les orthodoxies du moment et de révéler les contradictions enfouies de la société.
Dès lors qu'une société capitule devant les exigences des groupes de pression qui réclament la censure d'un tableau, d'une pièce ou d'un roman au motif qu'il blesserait leurs sentiments, elle s'engage sur la voie glissante de l'autocensure généralisée. Défendre l'art sans complaisance morale, c'est défendre le souffle même de la liberté de l'esprit humain contre toutes les formes d'obscurantisme.
L'esprit critique et l'humour comme traditions d'irrévérence gauloise
De Rabelais à Molière, de Beaumarchais à Daumier et aux dessinateurs de presse contemporains, l'esprit français s'est constamment nourri d'une saine et joyeuse irrévérence envers tous les pouvoirs établis et toutes les bigoteries morales. Cette tradition de l'esprit critique par le rire est l'un des trésors les plus précieux de notre patrimoine culturel républicain.
Vouloir aseptiser la création artistique pour épargner la susceptibilité des fanatiques ou des pudibonds de tout bord reviendrait à éteindre la flamme qui fait la grandeur et le rayonnement de la culture française dans le monde. L'art libre doit demeurer libre de déranger, d'émouvoir et de faire réfléchir.
Sources documentaires & Références vérifiées
- Journal Officiel, Loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine (article 1er).
- Conseil d'État, Arrêt d'Assemblée du 17 avril 2015 sur la conciliation entre liberté d'expression artistique et ordre public.
- Cour européenne des droits de l'homme, Arrêt Müller c. Suisse du 24 mai 1988 (protection des expressions picturales).